Portraits de famille à Hiroshima en 1945

la famille de Sumiko Kirihara à Hiroshima en 1945

Dans le quartier du pont Misasa, à presque 2 kilomètres en amont de l’hypocentre, la famille de Sumiko Kirihara s’était rassemblée pour un portrait lorsque survint le flash. Sumiko avait quatorze ans ; elle avait déjà vu la guerre appeler des cousins d’à peine seize ans en mer. Quelques semaines après seulement, ces derniers finissaient sur les listes de disparus ou de présumés morts. Désormais, c’était son frère de seize ans qui était enrôlé pour travailler à l’arsenal : les membres de la famille s’étaient donc rassemblés, venant de villes lointaines, pour ce qu’ils croyaient être une dernière réunion. C’est ainsi qu’ils avaient été attirés dans la « zone de mort ».
Ils avaient fixé l’arrivée d’un photographe à 8 heures, pour qu’il les fasse poser en plein air, dans un jardin ensoleillé ; mais, pour une raison ou pour une autre, ce dernier fut retardé. De fait, dans une région où toutes les personnes qui se trouvaient dehors, exposées au flash de la bombe, reçurent des brûlures mortelles de la seule lumière de l’engin, un changement de programme inattendu plaça une famille entière dans l’ombre protectrice du toit de bois et de terre cuite d’un salon de thé. Lorsque le rayon de chaleur arriva, depuis le Dôme et la banque Sumitomo, les Kirihara étaient en sécurité à l’intérieur, à évoquer des souvenirs, à jouer de la musique et à siroter des tasses de thé — un thé de guerre, si dilué qu’il ressemblait plus à de l’eau chaude agrémentée de quelques miettes de feuilles de thé séchées puis réutilisées.

Dehors, le jardin s’évanouit dans une lumière éblouissante. Sumiko perçut le flash comme un éclat bleu pâle qui venait de partout à la fois et semblait très chaud, même à l’intérieur. Au même moment, elle entendit un crépitement électronique si fort qu’elle crut qu’il allait lui percer les tympans. La maison en bois à deux étages de ses parents — ainsi que la maison d’un voisin — résista ‘ aux ondes de choc, resta presque intacte, dans une région où les seuls autres bâtiments encore debout étaient un hôpital en acier et en béton et un grand magasin en parpaings, tous deux en flammes.
Mme Sasaki sortit de sa maison, qui avait été préservée du choc de la même manière, avec la petite Sadako, deux ans, dans les bras. Comme la famille Kirihara, presque toute la famille Sasaki semblait avoir survécu au pika don — ou « éclair » et « détonation » — sans aucune blessure physique. Des années plus tard, la petite Sadako insisterait sur le fait que, même si elle n’avait que deux ans à l’époque, elle se souvenait parfaitement de l’éclat qui jaillit comme mille soleils par les fenêtres et d’une chaleur qui lui piqua les yeux comme des aiguilles. Ce lever de soleil factice devint son tout premier souvenir.

L'uranium se montra capricieux à Hiroshima

L'uranium se montra capricieux à Hiroshima
L’uranium se montra capricieux, tuant certaines personnes et en épargnant d’autres, parfois même alors qu’elles se trouvaient tout près les unes des autres. Le petit garçon de Mme Teruko Kono n’était pas allé à l’école ce jour-là et, lorsque se produisit l’explosion, cette dernière le regardait jouer sur son radeau depuis la fenêtre du deuxième étage de sa maison située au bord de la rivière, dans la même zone que Sadako, à moins de 2 kilomètres de l’hypocentre. Mme Kono fut protégée des rayons de chaleur, mais son fils, lui, y fut totalement exposé. Elle le vit disparaître dans un éclair blanc pâle, laissant derrière lui une colonne de fumée noire ; puis sa maison fut projetée sur le côté et soulevée dans les airs, avant de retomber dans la rivière, pratiquement sur son fils.

À 8 h 14, au bord de la même rivière, à la même distance du point zéro, le Dôme d’Hiroshima toujours en vue, Nobuo Tetsutani profitait paisiblement d’un moment de répit, moment qui resterait à jamais gravé dans sa mémoire comme celui où tout ce qu’il aimait avait disparu.
L’air était agréable, empli du bruit des cigales et des grillons frottant leurs petites pattes, du bourdonnement des mouches dans les fleurs et du rire du petit Shin, trois ans, et de son ami Kimi, le petit voisin, alors qu’ils faisaient ensemble du tricycle, tricycle que Nobuo pensait être le dernier à Hiroshima à ne pas avoir été fondu pour la construction de coques en acier et de cartouches d’artillerie. Nobuo sourit et, dans les 300 millisecondes qui suivirent, il fut épargné alors que les garçons, eux, furent emportés.
La peinture rouge foncé du tricycle accrocha la lumière des rayons et la retint : les couches extérieures d’acier s’écaillèrent sur un côté, s’allièrent à la peinture en explosant et s’enflammèrent telles les limailles de fer dans les bougies étincelantes que l’on utilise aux anniversaires. Les cheveux noirs des garçons accrochèrent les rayons avec la même intensité, au cours de la demi-seconde qui précéda le moment où leur monde se transforma en un tas de décombres et de charbons rougeoyants. Dans une ville vouée à être reconstruite sur les cendres des « disparus », quarante années s’écouleraient avant que Shin et Kimi ne finissent par être déterrés. Leurs petits os blancs seraient trouvés main dans la main à côté d’un tuyau marron cloqué qui s’avèrerait être le guidon du tricycle de Shin.

Le flash de la bombe d'Hiroshima en 1945

Portraits de famille à Hiroshima en 1945

Dans une autre école du quartier, située dans un rayon de 2 kilomètres, un professeur du nom d’Arai reçut une leçon qu’elle n’oublierait jamais au sujet des effets différentiels des surfaces noires et blanches sur l’absorption de la lumière. Lorsque apparut le flash, elle était seule dans sa salle de classe, car elle avait décidé d’accorder quelques minutes de récréation supplémentaires aux enfants. Arai était en train d’accrocher les plus beaux exercices d’écriture de ses élèves à une fenêtre qui faisait face à l’hypocentre. Une petite fille, ayant effectué sa délicate calligraphie à l’encre de Chine, avait inscrit le nom de son professeur sur du papier de riz blanc.
Le flash fut si éblouissant qu’Arai pensa qu’une bombe de 450 kilos avait dû tomber juste devant la fenêtre. Suivant les conseils qu’elle avait reçus lors de sa formation aux attaques aériennes, elle plongea immédiatement à terre pour se mettre à l’abri, avec pour seule attente celle d’une mort rapide due à l’explosion toute proche d’une bombe pleine de dynamite et chargée en phosphore. Elle resta donc perplexe lorsque la lumière s’évanouit et que l’explosion qu’elle avait anticipée ne se produisit pas pendant ce qui lui sembla de longues secondes. Elle s’apprêtait à relever la tête pour jeter un coup d’oeil dehors lorsque les fenêtres explosèrent et qu’un millier d’éclats de verre volèrent au-dessus d’elle, sans la blesser.

Protégée par des feuilles de papier

Lorsque Arai se releva, elle vit un gigantesque nuage volcanique, empli de lucioles, qui passa du doré au violet, puis à une nuance éclatante de vert, plus éblouissante que toutes les émeraudes qu’elle pouvait imaginer. Quand les lucioles furent si hautes dans le ciel qu’elle les perdit de vue et qu’une mouche vint se poser sur une coupure qu’elle avait à l’avant-bras, elle prit conscience de deux nouvelles réalités : dehors, les enfants s’étaient volatilisés, comme si quelque chose les avait fait disparaître comme par enchantement, en silence, ne laissant que des tas de vêtements en lambeaux fumants à leur place. Puis elle se rendit compte que ses bras, son visage, et tout ce qui n’avait pas été protégé par les feuilles de papier accrochées à la fenêtre, semblaient grièvement brûlés.
Arai serrait toujours dans sa main la feuille de papier de riz, mais cette dernière avait changé de façon spectaculaire. Les caractères écrits à l’encre de Chine avaient absorbé la lumière et avaient été brûlés par le flash, disparaissant totalement, alors que le papier blanc les entourant, lui, avait réfléchi la lumière et était resté plus ou moins intact. Au moment où le rayon de chaleur avait transpercé les traits de pinceau, le pouvoir de destruction de la bombe était déjà presque épuisé et commençait déjà à faiblir. Une mince feuille de papier avait protégé les yeux du professeur, lui épargnant la cécité. Néanmoins, cette fureur destructrice, même sur le déclin, même dans d’infimes proportions, s’était montrée cruelle. La lumière était passée à travers les lettres manquantes comme de la peinture vaporisée dans un pochoir. Elle avait frappé le visage d’Arai avec la même force que si cette dernière avait passé quatre ou cinq journées entières sous le soleil d’août, et marqué à jamais sur sa peau la délicate écriture de l’enfant perdue, comme l’aurait fait un pochoir. Tout cela s’était passé avant même qu’Arai ne se baisse — tout cela, en l’espace de quatre dixièmes de seconde.

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