
Tsutomu Yamaguchi, l’architecte naval, était en train de marcher dans un champ de pommes de terre et s’approchait d’une femme vêtue d’un mompe noir lorsque quelque chose ressemblant à l’ampoule de flash au magnésium d’un photographe resplendit devant lui. Réagissant sur-le-champ en appliquant ce qu’il avait appris lors de son entraînement aux attaques aériennes dans la marine, M. Yamaguchi plongea à terre et roula jusqu’au fossé d’irrigation le plus proche tout en portant vivement ses mains à son visage : il plaça alors ses doigts sur ses yeux et enfonça ses pouces dans ses oreilles afin de les protéger. Même les oreilles bouchées de la sorte, le bruit qui parvint à Yamaguchi fut terriblement assourdissant.
Les souvenirs les plus vifs qu’il gardait des secondes ayant précédé le flash et l’onde de choc étaient les perles de rosée du matin qui scintillaient sur les feuilles de pommes de terre, le lointain ronronnement d’un B-29, la femme qui, regardant le ciel sans nuage, sembla déconcertée — puis deux parachutes qui tombèrent du ciel et amenèrent la femme à fuir en courant. Même avec les doigts sur les yeux, Yamaguchi put voir et ressentir l’éclat aveuglant de la boule de feu. Il lui sembla que le soleil venait de tomber sur terre et que même les montagnes avaient laissé échapper un hurlement.

Le sol gronda et trembla, craqua et se souleva, projetant Yamaguchi en dehors du fossé, à presque un mètre du sol. Alors qu’il retombait, la boule de feu implosa au-dessus de lui et se mit à s’élever dans les airs à une vitesse stupéfiante, créant un vacuum qui, pendant une ou deux secondes, menaça d’aspirer plus haut encore l’ingénieur ; mais au lieu de cela, ce dernier resta simplement en lévitation sur un coussin d’air et de poussière tournoyantes. En rouvrant les yeux, Yamaguchi aperçut au loin des rangées entières de maisons se déformer et voler en éclats, pour se diriger droit sur lui. Totalement désorienté, l’ingénieur retomba dans l’un des sillons boueux dont il était sorti sous le coup de l’implosion. Il eut l’impression de n’être qu’une feuille portée par le vent.
Lorsque Yamaguchi retrouva son sang-froid et qu’il jeta un coup d’oeil en dehors du fossé, une tempête de papiers en flammes et des vêtements fumant en lambeaux tombaient du ciel, dansant comme mille minuscules lanternes et encensoirs dans les arbres et sur les feuilles des pommes de terre. Il lui sembla que tout le contenu d’un immeuble de bureaux avait été hissé dans les airs, puis réduit en pièces, brûlé et éparpillé aux quatre vents. Il ne voyait plus le soleil. Le ciel bleu avait disparu et l’obscurité régnait, ce qui donna l’impression à Yamaguchi qu’il se trouvait au fin fond de l’océan. Des morceaux de bâtiments voltigeaient toujours autour de lui. Par la suite, il écrirait : « J’entendais le bruit des tuiles qui volaient et se brisaient dans les airs, des objets qui tombaient, le bruit de toute sorte de destruction. Il était impossible d’identifier les différents bruits ou leur cause. »
Assis dans une flaque de boue, Yamaguchi se rendit soudain compte que tout un côté de son corps était extrêmement chaud. La peau exposée de son bras gauche avait littéralement été grillée, teintée d’un brun noir, comme la peau d’un poulet trop cuit. Même à ce moment-là, alors qu’il ne savait encore rien des bombes atomiques, l’ingénieur naval commença à suspecter que c’était l’oeuvre d’une sorte de rayon de chaleur. Il se rendit alors compte que sa chemise blanche et son pantalon clair l’avaient en grande partie épargné. La femme vêtue du mompe noir avait couru vers le centre du champ où, se tenant droite, elle avait exposé son corps à la pleine fureur du flash, son vêtement noir étant tout aussi absorbant que l’encre de Chine. Elle avait disparu. Lorsque le bruit s’apaisa et que la fumée noire se dissipa, M. Yamaguchi regarda en l’air et vit une colonne de feu et de cendres s’élever vers la stratosphère. Elle ressemblait à une gigantesque tornade enfermée dans le panache de fumée d’un volcan, mais dont la base était immobile. Seule la tête du monstre semblait en activité : elle ne cessait de grandir et de s’élargir. Quand ce nuage tombera sur terre, se dit Yamaguchi, toute chose vivante mourra. Il comprit que, même s’il survivait à ce nuage — qui l’éclaboussa bientôt d’une pluie huileuse —, les B-29 pouvaient revenir. Et la sensation de brûlure qu’il ressentait dans tout son corps s’envola pour être remplacée par l’image de sa femme et de son enfant, seuls à la maison. Il élabora alors un plan pour trouver un train ou une voiture encore en état de marche, ou un cheval encore en vie, et décida de tout mettre en oeuvre pour rentrer chez lui à Nagasaki.

Un médecin de l’armée avait récemment été réaffecté dans un hôpital près de Ground Zero afin de préparer l’assaut américain auquel tous s’attendaient. Il avait reçu ses ordres sous la menace d’un revolver et devait notamment apprendre aux nouvelles recrues — dont certaines avaient à peine quatorze ou quinze ans — comment suivre les dernières procédures pour attacher des bombes à leur corps et se jeter sous des véhicules.
Désormais, le silence alentour laissait le médecin tout aussi perplexe que Sumiko. Des décennies passeraient avant que quiconque ne comprenne qu’il appartenait à la coterie très restreinte des personnes ayant survécu dans un « cocon ». L’hôpital situé au bord de la rivière dans lequel il se trouvait s’était entièrement évaporé : il avait été soufflé, comme autant de poussière — il n’en demeurait que des moignons de murs d’à peine plus d’un mètre de haut —, le laissant pour seul survivant, au rez-de-chaussée, sans une seule égratignure. La bombe n’avait eu qu’un effet sur lui : elle avait arraché ses lunettes de son visage.
En regardant par terre, il vit une petite boîte à musique qui, comme lui, était indemne dans ce purgatoire de fumée et de poussière ascendante. La boîte à musique jouait encore « Let Me Call You Sweetheart ». À part ce vieil air occidental, tout était silencieux et tout le monde semblait s’être évaporé.
Parfois, la poussière se dissipait un peu : le mystère s’épaissit alors plus encore, car le médecin put constater la véritable étendue des dégâts. Puis il retrouva ses lunettes, les remit et découvrit qu’il ne voyait plus clair… et que tout redevenait net lorsqu’il les ôtait… et redevenait flou lorsqu’il les remettait. Il émit l’hypothèse qu’une sorte de vague de pression avait dû transformer la forme de ses globes oculaires.
Des années plus tard, il dirait à un autre scientifique dans un doux euphémisme : « Mais, évidemment, je ne recommande pas les explosions nucléaires comme moyen de corriger la vue ! »