Chanteur ou chanteuse des rues est un petit métier soumis aux intempéries, à l’humeur changeante des passants et aux règlements de police. Exercé par des miséreux sans prétention artistique, il révèle quelquefois d’étonnantes reines du pavé. Eugénie Buffet est de celles-là. Née à Tlemcen en 1866, Eugénie a connu toutes les misères humaines avant d’être sauvée par le music-hall, où l’adaptation du répertoire d’Aristide Bruant lui vaut un certain succès. Le public aime de cette fille la face peinte et violacée protégée par le fichu des faubouriennes, les mains dans les poches d’un jupon sans élégance, l’oeil étincelant et la voix traînarde, comme la décrit, à l’époque, un rédacteur de l’Écho de Paris. Mais c’est la rue qui lui a donné sa véritable dimension populaire. Sous le patronage de journaux parisiens, telle la Libre Parole, l’organe ultranationaliste d’Édouard Drumont, dont elle partage les idées, Eugénie Buffet s’est faite chanteuse des rues et l’argent qu’elle recueille va à des oeuvres de charité. Un demi-siècle plus tard, ce sera Édith Piaf qui incarnera, dans le film French Cancan de Jean Renoir, le personnage d’Eugénie Buffet.
En province, le répertoire est d’une autre nature. A Nantes, les anciens se souviennent encore aujourd’hui des soeurs Amadou, surnommées Coquette et Papillon. Elles chantaient dans les rues coiffées de capelines et vêtues de robes à falbalas. Leur nom véritable était Chireau et leurs prénoms Madeleine-Marie et Clotilde-Joséphine. Ce nom d’Amadou leur venait de la profession de leur père, qui vendait des pierres à fusil et de l’amadou pour les briquets. Mais c’est surtout Marie Kastellin, de son vrai nom Guillermou, ou Guillermit, que les cartes postales ont rendu familière. Marie Kastellin se déplace dans une voiture à chiens pour vendre ses complaintes en langue bretonne.