
On vivait de manière spartiate en Prusse orientale. Ce n’était pas seulement qu’il n’y avait pas de distractions, ou très peu, mais qu’on y évitait délibérément tout cérémonial et toute pompe. Ni parades ni drapeaux flottant au vent, et lorsqu’on annonçait une grande victoire, le haut commandement accueillait la nouvelle sans enthousiasme, presque avec indifférence, ces victoires n’étant, aux yeux de Hitler, que le prélude à cet anéantissement de la Russie dont il rêvait depuis longtemps, et tant que la Russie n’était pas détruite, rien ne méritait que l’on se réjouît. Pour Hitler, la guerre devenait progressivement une abstraction. L’Allemagne aussi s’était transformée en une abstraction, et tous les territoires conquis ne représentaient rien d’autre que des points sur la carte. Hitler, maître du plus grand Empire de l’Europe, se muait lui-même en une abstraction, une ligne de force ne se maintenant que par la puissance de sa volonté.

S’il trouva dans la forêt exactement ce qu’il voulait et fut parfaitement satisfait d’y vivre pendant quelques semaines, Hitler n’avait tout de même pas l’intention d’y rester pendant trois ans et demi. Cette décision lui fut imposée par la prolongation de la guerre, qui absorba son attention au point de l’accaparer presque totalement.
Petit à petit, il abandonnait les nombreux rôles qu’il avait assumés jusqu’alors. L’orateur, le chef de Parti, le législateur, l’oracle, le juge suprême et l’arbitre, tous ces personnages qu’il avait incarnés s’estompaient pour ne reprendre un peu vie qu’à de rares occasions; seul demeurait le commandant en chef penché sur la carte et dictant des ordres instantanément suivis d’exécution.

Ces ordres étaient donnés deux fois par jour, au cours de conférences qui se tenaient à midi et vers minuit. Selon le processus habituel, le général Alfred Jodl faisait un compte rendu de la situation militaire d’après les rapports émanant des divers fronts, et Hitler dictait alors les mesures à prendre, ne laissant que très peu de marge de décision à ses généraux en campagne.
Ses décisions étaient définitives et sans appel, annulant au besoin toute autre décision, et les mots « j’ordonne » s’y répétaient constamment. Mais cette conférence d’état-major ne se bornait pas à une simple démonstration d’autorité incontestée. On y discutait longuement, et des arguments s’échangeaient sur un grand nombre de sujets relatifs à l’armée, des commandants en chef étaient convoqués pour présenter leur témoignage de première main, et l’on y débattait sérieusement de tous les problèmes importants.
Sur beaucoup de questions, Hitler se comportait de façon sensée; sur les questions les plus importantes concernant la stratégie dans son ensemble, il semblait parfois agir de façon déraisonnable, alors qu’en fait il avait de secrètes raisons, dont il ne faisait pas part à ses généraux. Pour lui, la mission des militaires consistait à détruire l’ennemi, tâche relativement simple. Le plus difficile, et ce à quoi il ne cessait de songer, c’était de transformer les territoires conquis en colonie allemande.