

De la Grande Chambre du Palais transformé en Tribunal révolutionnaire, partent ces listes de condamnations qui envoient chaque jour à la mort quarante ou soixante victimes. Dans les quarante-neuf derniers jours, plus de quinze cents têtes « tomberont comme des ardoises », pour reprendre l’ingénieuse métaphore de Fouquier-Tinville. Quelle réaction aura Paris devant ces hécatombes quotidiennes?
Un certain étonnement d’abord et de l’indifférence bientôt. A force de voir passer dans la rue Saint-Honoré des charrettes qui s’en vont à la ci-devant place Louis-XV et d’autres, dans la rue Saint-Antoine, qui roulent vers la place du Trône renversé, il s’habitue si bien au spectacle qu’il finit par le trouver normal et n’y attache pas plus d’importance qu’à un fait divers ordinaire : un imprudent qui se noie ou un cheval qui s’emballe.
Pour agir sur les nerfs de la foule, il faut que les exécutions s’accompagnent de circonstances mélodramatiques : le général Custine pleurant dans sa moustache grise et sa belle-fille se tordant les mains ; la Du Barry hurlant de peur; Camille Desmoulins secouant ses liens; Danton enflant sa voix de tonnerre; ou, le dernier jour, Robespierre ne pouvant retenir un cri de bête, quand le valet du bourreau arrache le pansement de sa mâchoire fracassée.
Voilà de quoi remuer un public que la seule vue du sang n’effraie plus. Mais, à côté de ces belles séances, combien de fournées monotones qu’on regarde d’un oeil distrait ! On s’est habitué à l’horrible. Après tant de représentations, la guillotine ne fait plus recette.