
Que d’événements entre le 10 août 1792 et le 9 Thermidor de l’an II ! Le trône renversé, les massacres de Septembre, le procès et la mort du roi, l’insurrection vendéenne, la chute des Girondins, des Hébertistes, des Dantonistes et finalement de Robespierre ; à l’extérieur, Valmy, Jemmapes, la conquête de la Belgique et de la rive gauche du Rhin, puis la coalition contre la France, l’invasion, la levée en masse, le prodigieux développement des fabrications militaires, la mise sur pied de quatorze armées et le succès couronnant l’effort : Wattignies, le Geisberg, Jemmapes.
Au cours de ces deux années « où le sublime côtoie l’immonde » et où le pays passe par les plus terribles émotions qu’il ait jamais connues, on se demande si la vie de chacun a pu continuer avec ses plaisirs, ses occupations, ses soucis habituels. Mais tous les témoins sont d’accord pour répondre affirmativement. Cette tragédie de vingt-quatre mois n’a pas interrompu davantage l’existence quotidienne de la majorité des Français qu’une tempête n’arrête le flux et le reflux des marées.
La difficulté des approvisionnements se fit parfois cruellement sentir; il y eut des jours où, après avoir piétiné de longues heures à la porte des boucheries et des boulangeries, Paris dut se passer de dîner.
D’autre part, les arrestations en série, les exploits de la guillotine — deux mille huit cents victimes pour la capitale et à peu près quatorze mille en province — ne manquèrent pas d’émouvoir une partie de la population.
Mais rien de tout cela n’empêcha les ouvriers d’aller à leur travail, les commerçants à leurs boutiques, les hommes de courtiser les femmes, bref beaucoup de gens d’être heureux.
Quand Élisabeth Lebas, née Duplay, déclare que le printemps de l’an II fut « la plus belle époque de sa vie », on peut attribuer son optimisme à sa dévotion pour Robespierre. Mais des hommes de l’autre camp ont eu les mêmes indulgences.
Parce qu’il fut amoureux de Mme B…, en 1793, le royaliste Jullian écrit dans ses mémoires : « Il parait difficile de concevoir que, dans des temps aussi déplorables, on ait pu connaitre le plaisir et même le bonheur; rien n’est plus vrai cependant. Cette époque de ma vie est une de celles qui m’a (sic) laissé le plus doux souvenir. »
Et Sébastien Mercier qui, lui, aime la République, mais qui déteste les Jacobins, est le premier à reconnaître qu’au cours de la même période la physionomie de Paris n’a presque pas changé :
« Il y a des jours où la ville est très calme, où nous n’avons pas plus l’air d’être en guerre qu’en révolution. Les étrangers qui lisent nos journaux ne nous voient que couverts de sang, de lambeaux et de toutes les livrées de la misère. Quelle doit être leur surprise en arrivant à Paris par la route de Chaillot, en traversant cette magnifique allée des Champs-Élysées, bordée des deux côtés d’élégants phaétons, peuplée de femmes charmantes ; et poursuivant la route, attiré par cette perspective magique ouverte à travers le jardin des Tuileries, en parcourant ce beau jardin, plus riche, mieux tenu qu’il ne le fut jamais dans les temps les plus prospères de la Monarchie 1 »
C’est qu’en réalité une ville de huit cent mille âmes ne renonce pas facilement à ses habitudes. La politique peut la secouer, une catastrophe peut se produire, dès le lendemain, les cafés rouvrent leurs portes les femmes ressortent leurs toilettes et tout reprend son cours normal.