Il a trente-six ans, fils de Mayet, dans la Sarthe. Un colosse trapu, aux muscles noueux, au visage large. Grand front; nuque en falaise. Il arbore une fine barbe rousse. Plus encore, il arbore la tenue la plus sale qui puisse s’imaginer, une combinaison maculée d’huile et de sueur, une face toute noire de poussière et de fumée. Il a nom Raymond Dronne -même si les journaux de demain vont l’orthographier Dionne ou Bronne. Il est capitaine. Il dirige un petit groupement d’avant-garde, qui engage trois Sherman et une demi-douzaine de half-tracks. Dieu merci! Les trois chars portent des noms plus nobles que celui de sa jeep. Des noms de batailles napoléoniennes, Romilly, Montmirail et Champaubert. Lui-même prend place dans la tourelle du Romilly, pour faire son entrée dans la capitale.
Il est environ 20 heures: d’ores et déjà personne ne peut lui disputer le titre d’être le premier officier des forces de libération à entrer dans Paris libéré. Il surgit porte d’Italie. C’est parmi toute une marée humaine, enthousiaste et frénétique, qu’il a à faire route. Jeunes filles et jeunes femmes l’embrassent sans discontinuer. L’une d’elles, costumée en Alsacienne, réussit même à prendre place sur le char à ses côtés; son nom: Jeanne Borchert. « Drôle de conquête », se dit-il.
Il s’engage dans l’avenue d’Italie, puis dans tout un dédale de petites rues. Vainement quelques balles allemandes sifflent-elles à hauteur de la gare d’ Austerlitz. Il choisit de ne pas répliquer. Il passe. D’un geste joyeux, il salue le pont Austerlitz, qui n’a donc pas sauté, puis Notre-Dame, toute recueillie dans le soir.
Il n’a plus, sur son élan, toujours parmi une énorme foule délirante, qu’à se laisser porter jusqu’à l’Hôtel de Ville. Sa montre marque exactement 22 h 15, lorsqu’il entre dans la préfecture, flanqué du soldat Pirlien (ou Pillien ou Pillian) du 3e régiment de la 2e D.B. Instants indicibles. Marseillaise qui semble chantée par tout Paris.