
Ça y est. Aujourd’hui, samedi 19 août 1944, 1518eme journée d’occupation allemande, les communistes, sous signature du colonel Rol-Tanguy et par l’intermédiaire du Comité Parisien deLibération, donnent l’ordre d’insurrection générale.
Dès l’aube, le colonel Rol-Tanguy s’installe à son poste decommandement,en tenue des Brigadesinternationales, sur laquelle il a cousu cinq galons tout neufs de colonel. Le plan est dressé depuis cinq jours: organisation de patrouilles; distribution de brassards tricolores au sigle F.F.I. ; réquisition des véhicules nécessaires; occupation de divers bâtiments. Paris vaut bien 200000 morts, dit Rol à Tollet.
Et les partisans communistes, par centaines, de coller les affiches qui appellent à la mobilisation générale. Et de saboter les tables d’écoute allemandes. Et d’attaquer tout soldat allemand isolé. « A chacun sonBoche », a dit Rol.
La soudaineté de l’attaque va surprendre von Choltitz, qui vient de télégraphier au haut commandement allemand que « tout est calme ».
Et les premières balles de siffler, « comme en 1871 ». Et, au C.N.R., André Tollet d’affirmer que l’insurrection se poursuivrait, coûte que coûte, approuvée ou non.
On équipe des voitures, bariolées des lettres blanches F.F.I. On s’empare des mairies des vingt arrondissements, de commissariats de police, de bureaux de poste. On s’adjuge même la Comédie-Française, les abattoirs et la morgue.
Les premiers drapeaux tricolores flottent aux fenêtres et sur les toits, en défi direct aux oriflammes à croix gammée qui restent sur les immeubles allemands. Les portraits du maréchal Pétain sont piétinés. Des tracts sont distribués par milliers. « Thorez au pouvoir : tel est le cri du peuple de France », « Ni Londres ni Berlin. La France aux Français. Nous voulons le retour de Thorez ».
Car Maurice Thorez, dit « le Fils du Peuple », secrétaire général du parti communiste français,mobilisé en septembre 1939, disparu de son unité quelques jours après, réfugié à Moscou sous le nom d’Ivanov, est sous le coup d’une condamnation pour « désertion devant l’ennemi » et n’a pas l’autorisation de rentrer en France.

Fait prisonnier par une patrouille, le jeune policier breton Armand Bacquer, le long du parapet du Cours-la-Reine, est mis face au mur, pour être fusillé dans le dos, aux côtés d’un autre policier, Maurice Guinoiseaux, arrêté le matin même au volant d’une camionnette pleine d’armes destinées à la Préfecture de police. Guinoiseaux est foudroyé sur place. Bacquer est d’abord touché à la jambe droite, puis au genou, à la cuisse, au col du fémur et enfin au poumon gauche.
Les Allemands le laissent pour mort sur le pavé, sous un orage qui déchaîne du ciel des trombes d’eau. Toutefois, le miracle veut que le blessé en réchappe. Il est ramassé par un prêtre, qui appelle à l’aide les pompiers, non sans lui avoir donné au préalable l’extrême-onction. Le miraculé, opéré à l’hôpital Necker par le professeur Huet, sera sauvé. ..

Évidemment, les scènes les plus contradictoires se succèdent. Ici, la compétition entre gaullistes et communistes s’illustre sans délai par une guéguerre entre dactylos-secrétaires, par exemple Mme Toesca, secrétaire du préfet détrôné, de surcroît furieuse d’avoir eu à renoncer à un pique-nique, disputant bec et ongles sa place à une secrétaire de Rol, militante peu facile à manier.
Là, le consul Nordling rend visite rue de Lille à l’ambassadeur Abetz, pour lui demander son appui pour faire libérer des prisonniers encore retenus par les autorités pénitentiaires, et s’entend répondre: « Oui… oui… je sais… il y a parmi ces prisonniers des élèves de L’École Normale Supérieure… Mais, monsieur le consul de Suède, savez-vous ce qu’est l’École Normale Supérieure? C’est un repaire de terroristes. Pas de pitié pour les terroristes. ..»
Ici, la dactylo Lysiane Thill, à la mairie du 1er arrondissement, se prépare à épouser par procuration un prisonnier de guerre, l’agent colonial Narcisse Fativeau, interné dans un stalag d’Allemagne. Au moment même où le maire est en train d’officier, surgit le colonel Massebiau, avec sa troupe de F.F.I. Qu’à cela ne tienne! Le colonel chasse le maire éberlué, ceint l’écharpe d’édile qu’il lui arrache et, « en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par la Résistance » proclame Lysiane et Narcisse unis par les liens du mariage.

Onze policiers sont fusillés dans la cour du fort de Vincennes, par des éléments de la Division Das Reich, ces mêmes S.S. qui ont sévi à Oradour-sur-Glane. Un massacre ignoble. Visages en bouillie. Poitrines défoncées. Jambes et bras disloqués. Spectacle digne d’un siècle que Frédéric Nietzsche annonça comme le siècle classique de la guerre: tandis que l’un des S.S., le geste mécanique, achève les mourants d’une balle dans la nuque, un autre, torse nu, se rase en sifflotant; un autrese savonne à grande eau dans le bassin.
Miracle. Quelques policiers, au moment d’être fusillés, voient la mitrailleuse s’enrayer. Durant le temps que les S.S. s’affairent à réparer l’arme, ils sont chargés de transporter les cadavres de leurs camarades-martyrs dans les fossés de la forteresse, puis, avec pelles et pioches, de creuser la fosse commune qui sera leur tombeau. Ils ne seront finalement sauvés que parce que les bourreaux renvoient l’exécution à quarante-huit heures plus tard. Les bourreaux auront alors de tout autres obligations.
Un seul de ce dernier groupe est exécuté: le commissaire Silvestri, pourtant le seul de tous à ne pas se réclamer de la Résistance, qui s’accuse volontairement devant les SS. de tous les péchés antiallemands et qui a l’héroïque coquetterie, sur les bords de la fosse, de peigner calmement ses cheveux gris, d’ajuster sa cravate, de bien tirer le pli de son pantalon… Puis, il tombe, sans pouvoir terminer la phrase qu’il veut crier :« VIVE LA FRAN… »