
Hitler n’aima jamais ce poste de commandement, qui avait été préparé pour lui peu avant l’invasion de la Russie. Il le détestait pour les mêmes raisons que les autres. Jodl disait qu’il tenait le milieu « entre le cloître et le camp de concentration », mais il tenait davantage du camp de concentration. Hitler s’y cramponna pourtant obstinément pendant des mois. C’était son refuge, son foyer, le seul endroit où il se sentît parfaitement en sécurité. Les Russes ne découvrirent jamais cette cachette et l’on pense que les trois avions soviétiques abattus aux alentours par la D.C.A. étaient venus à la recherche d’une autre cible. Le Repaire du loup fut l’un des secrets les mieux préservés de cette guerre.

Et pourtant, ce poste de commandement totalement isolé correspondait exactement à ce dont Hitler avait besoin. Il était l’empereur d’un vaste empire qui ne cessait de s’accroître, et n’avait pas besoin de capitale. Tout ce qu’il lui fallait, tout ce qu’il voulait, c’était un centre de communication d’où ses ordres pouvaient être transmis au monde. Le ministre de la Propagande, à Berlin, annonçait continuellement qu’il était « aux armées », donnant ainsi l’impression qu’il voyageait sans cesse alors qu’en fait ses déplacements consistaient uniquement en une promenade, qu’il faisait faire à son chien-loup le long d’un étroit sentier ombragé, entre les champs de mines. Il avait dressé ce chien à obéir instantanément à ses ordres, ainsi il commandait toujours, même pendant ses promenades solitaires.

Au Repaire du loup, la vie était singulièrement vide et machinale. Le temps passait, et rien ne changeait, si ce n’est les lignes sur les cartes. L’hiver s’éternisait, l’été était terrible et le printemps, très court.
Souvent Hitler faisait remarquer avec regret que le séjour en ce lieu le privait de tous les plaisirs de la vie, peinture, musique, opéra, présence de jolies femmes, mais ses plaintes n’étaient guère fondées, son plus grand plaisir étant de commander à d’immenses armées opérant des manoeuvres complexes et de savoir que, des plus lointains avant-postes allemands du nord de la Norvège aux îles grecques, on obéissait à ses ordres. Un murmure de lui et un secrétaire notait immédiatement ses paroles, et en quelques minutes une armée en route vers l’est changeait de direction pour aller au nord ou au nord-est. Un autre murmure, et dans un camp de concentration de Pologne, 10 000 Juifs allaient être exterminés dans les vingt-quatre heures. Les rouages du pouvoir, un pouvoir destructeur, l’avaient toujours fasciné, et il avait fini par en trouver la plus parfaite représentation en ce petit chalet mal meublé équipé d’un téléphone, situé au milieu d’une sorte de néant.
Dans ce chalet, avec de rares visites à des postes de commandement avancés, à Berlin, et au Berghof, Hitler vécut trois ans et demi. Il y arriva la nuit du 22 juin 1941 et le quitta pour la dernière fois le 20 novembre 1944.