
Et la fusillade de crépiter. Et des prisonniers allemands de paraître, livides, terrorisés à l’idée d’être lynchés, les mains levées, qu’on leur fait aussitôt croiser derrière la nuque. Et une attaque de se déclencher contre le métro Temple organisé en blockhaus, à coups de « rocket-gun », gros tube de métal qui est un lance-fusée antichars : on termine au lance-flammes. « C’est tout de même moinsdur qu’en Normandie », commente le jeune sergent-chef Brune.
Et les jeunes femmes d’embrasser les soldats à bouche-que-veux-tu. Et déjà les cafés de rouvrir, pour permettre aux stratèges en chambre, devant un petit blanc, d’expliquer leur propre victoire.
Drapeaux, drapeaux, drapeaux…
Drapeau rouge sur l’ex-ambassade d’Union soviétique, rue de Lille, « elle aussi libérée ». Drapeau tricolore au sommet de la tour Eiffel, versmidi. Immense oriflamme aux trois couleurs, qui se déroule ausommet de l’ Arc de triomphe, vers 14 h, peu aprèsqu’un obus allemand ait écorné la Marseillaise de Rude.
L’École Militaire capitule vers midi, après de vifs combats; puis, vers 18 h, la Chambre des Députés, le Ministère de la Marine, la Kommandantur de l’Opéra et la Caserne de la République. Les chars doivent défoncer le barrage et la grille qui interdisent l’accès du ministère des Affaires étrangères, entre la gare des Invalides et la rue Saint-Dominique, puis doivent tirer au canon. Cent prisonniers sont faits à l’Opéra. Ce sont les spahis motorisés qui prennent les immeubles de la rue Royale. Même l’Îlot le plus fortifié, le Sénat, flanqué de formidables ouvrages bétonnés, finit par tomber, le dernier, vers 19 h 30.

Autour du Lion de Belfort, cavalcade des chars d’assaut tout fleuris de bouquets, qui ont pris à bord des nuées de jolies filles et font pleuvoir à la ronde cigarettes, biscuits, chocolat, chewing-gum. « La bataille des fleurs », s’extasie Pierre Blanchar, président du Comité de libération du cinéma français, membre du comité directeur du Front National, qui annonce joyeusement que trente salles de cinéma vont rouvrir.
On découvre en blouson de toile, fusil au poing, le danseur du couple de claquettes Jack et Billy. Voici même qu’on promet pour lundi le « Vin de la Victoire », vin d’appellation contrôlée.
Tout Paris pavoise. Esprit pas mort: une effigie de Hitler pend à une corde, tirant une longue langue. Dans une vieille cage d’oiseau, se balance, accrochée au perchoir, une croix gammée en bois.
Vainement quelques groupuscules font-ils encore le coup de feu, place Cambronne, place de Fontenoy, métro de la Motte-Picquet-Grenelle. Les salles de rédaction des journaux se disputent le capitaine Maurice Schumann, le célèbre porte-parole de la France Combattante à la B.B.C.

Une interminable colonne descend de Châtillon. Toute la nuit, la foule manifestera son ivresse. Une foule de 14 juillet. Des familles entières farandolent, vieillards en avant-garde. « Mieux qu’au carnaval de Rio », dit une actrice. Sur cinq kilomètres à la ronde, les maisons se sont toutes vidées. Cyclistes et piétons se croisent, s’enchaînent, se bousculent, tombent. Et la colonne, passe, énorme, hallucinante, avec des chars comme des navires, qui s’appellent Ouragan, Bourrasque, Tramonfane. On ovationne tout ce qui passe, drapeaux, chenillettes, voitures amphibies, Claude Dauphin, fantassins en kaki, fusiliers marins à pompon rouge, Brigade des Espagnols.
Les cocardes fleurissent aux boutonnières, les bouquets dans les cheveux des femmes. Encore un spectacle ahurissant: parfois dans telle rue, F.F.I. et soldats de la 2e D.B. combattent et meurent côte à côte, des balles perdues tuent des innocents, et, dans les rues voisines, on célèbre avec frénésie la victoire, tandis que, sur les Champs-Élysées, la fanfare des pompiers joue infatigablement, tour à tour, laMarseillaise et God Bless America. .

Vainement les Allemands, tard dans cette soirée, auront bombardé violemment. par représailles. les usines panhard. la Halle aux Vins, le quartier des Épinettes, Pantin, Alfortville et Ivry. Coût: 11 O morts, 740 blessés, 288 immeubles détruits. 2 hôpitaux endommagés, 13 infirmières tuées à l’hôpital Bichat. Paris est libre.
Vainement aussi des tireurs sur les toits se manifestent-ils. Une première fois, quand de Gaulle parvient sur la place de la Concorde, un coup de feu retentit, allez savoir de qui; il s’en suit toute une pétarade à se demander si les fusils ne partent pas tout seuls.Ensuite, quand de Gaulle descend de la voiture découverte qui l’a amené de la Concorde à Notre-Dame et, de son long pas, avance vers le grand portail du Jugement dernier, nouvelle fusillade. On voit même Leclerc donner un coup de canne sur les doigts d’un soldat qui lâche des rafales de mitraillette tous azimuts.
Dans les deux cas, tandis que les badauds par milliers se couchent à terre ou se blottissent derrière les tanks, de Gaulle reste du calme le plus olympien. Il est aussi imperturbable quand, une fois rentré sous la nef, la fusillade recommence. Puis, un certain malaise résulte du fait que le cardinal Suhard, archevêque de Paris, « coupable » d’avoir trop chaleureusement reçu en mai le maréchal Pétain et d’avoir officié aux obsèques de Philippe Henriot, a été « prié » de ne pas assister à la cérémonie. « Nous ne pouvons répondre de votre sécurité », lui disent deux envoyés du gouvernement.
« Nous sommes très chagriné », soupire le prélat. L’assistance, quand tout se calme, peut entonner le plus impressionnant Magnificat jamais entendu à Paris que de Gaulle lui-même chante à pleine voix.