Un hiver d'une rigueur extrême
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Autant l'hiver précédent fut doux et clément, autant l'hiver de 1788-1789 fut d'une rigueur extrême. L'été n'est pas fini que, déjà, les premières gelées sont signalées : le 14 septembre dans la région de Deauville ; à partir du 29 en Vendée. Le 2 octobre, à Sainte-Hermine, une pluie verglaçante surprend les habitants, provoquant de multiples chutes ; le 5 octobre, il neige...
Sous le pont de Pontoise, l'été s'en est allé, et, avec lui, les hirondelles, comme un souvenir incertain. Une aigre bise se glisse en sifflant sous les arches, aiguisant son mordant, au fil de l'eau. Le vent d'est a pris ses quartiers d'hiver et souffle sur toute l'Europe. Très vite, en novembre, le froid s'accentue ; les eaux dormantes, les lacs et les étangs sont pris par la glace, et, dans le ciel, volettent des flocons. Quand survient ce mois qu'on appellera bientôt frimaire, l'hiver, brusquement, resserre son étreinte. A partir du 23 novembre, une véritable chape de glace s'abat sur l'Europe. La chute des températures est brutale et vertigineuse. Tous les fleuves se figent. De ce jour, et jusqu'au 14 janvier, l'Oise sera gelée sur tout son parcours et on pourra, sans risque (l'épaisseur de la glace atteint 60 cm), circuler en carriole de Beaumont à Conflans.
A Paris, la moyenne des températures en décembre tombe à -6,8 °C (au lieu de + 3 °C habituellement) et, la nuit, le thermomètre oscille entre -15 °C et -20 °C. On comptera, de novembre 1788 à mars 1789, 86 jours de gelée (dont 56 consécutifs) : un record toujours inégalé. Le 26 novembre, la Seine s'immobilise à son tour pour de longues semaines, prise jusqu'au Havre. Il faudra attendre le 20 janvier pour voir, à nouveau, le fleuve couler librement.
Sous le Pont-Neuf, un Moscovite de passage, nullement dépaysé, après avoir brisé la glace, plonge et se baigne impunément, sous le regard médusé de centaines de badauds. Le Rhin se traverse à pied comme en voiture à cheval, et les riverains prennent coutume d'emprunter son cours, plus direct que les chemins alentour. Plus au sud, l'embâcle de la Loire ne tarde guère ; le Rhône se prend à Lyon, au souffle glacé du mistral ; la Garonne, à Toulouse.
hiver en 1789
L'hiver étend sa loi aux pays voisins. L'Elbe suspend son cours, le Danube aussi. La Tamise gèle, d'un trait, jusqu'à son embouchure et, pour Noël, se couvre de 65 centimètres de neige. Le flegme des Londoniens ne se trouble pas dans cette ambiance polaire, et l'on voit bientôt apparaître sur le fleuve des rangées de petites boutiques éphémères, promptes à héler le chaland.
Dans les derniers jours de décembre, le froid devient si vif que la mer elle-même commence de geler. Tous les ports de la Manche sont bloqués, emprisonnant les navires dans une banquise que les marées rendent chaotique sans parvenir à la disloquer. On traverse le port d'Ostende à pied, et même à cheval. Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait vu cela ! Pas même en 1709. Il n'est jusqu'à Marseille dont le port ne soit encombré de glaçons.
Dans les campagnes, le sol est pris jusqu'à 50 cm de profondeur et, dans l'étau du froid, des blocs de pierre éclatent. L'eau gèle au plus profond des puits ; le vin, dans les caves les mieux protégées. Jusqu'aux cloches des églises qui se fêlent... Dans les vergers, les arbres, raidis par le froid, frissonnent et geignent, les oliviers et les figuiers de Provence, les noyers du Dauphiné, les châtaigniers cévenols...
L'un d'eux, parfois, d'un coup, s'ouvre en deux, gelé. Dans les champs et les bois, l'existence des bêtes sauvages devient précaire ; le gibier se terre au creux des forêts, à bout de ressources. Beaucoup d'oiseaux meurent. Certains affirment même en avoir vu tomber du ciel, foudroyés en plein vol.
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L'hiver sans pareil