La malchance poursuivant le pauvre Louis XVI
rideau
fuite de Varennes
Le cocher Fersen les mena rondement à la barrière Saint-Martin. On perdit un quart d'heure à chercher la berline verte. La famille royale s'y installa. Fersen prit place sur le siège entre les gardes du corps. Son propre cocher conduisit en postillon, ce qui signifie qu'il enfourcha l'un des chevaux de tête. Précisons que la berline était si lourde qu'elle était attelée à six chevaux, ce qui n'était guère le moyen de passer inaperçu. Elle s'enfonça dans la nuit. Au relais de Bondy, on changea les chevaux. Fersen mit pied à terre, dit quelques mots à voix basse au roi et à la reine et, au moment où l'attelage démarrait, cria : « Au revoir, Madame de Korff », pour donner le change aux palefreniers. Il avait réussi la phase la plus délicate de l'évasion, qui était la sortie de la capitale.
Le roi est optimiste, ravi d'avoir quitté la ville de Paris, d'être enfin libre. Il se voit à cheval, caracolant devant le front des troupes fidèles, aux côtés de M. de Bouillé. Pour passer le temps, il lit sa proclamation aux Français. Son gros rire éclate, quand il pense à la surprise de Bailly et de La Fayette, à l'embarras de l'Assemblée. Il croit naïvement que l'annonce de son départ provoquera la consternation, une sorte de panique.
— Quand nous aurons passé Châlons, dit-il pour rassurer la baronne de Korff et Mme Rochet, nous n'aurons plus rien à redouter.
C'est que l'on doit rencontrer à Pont-de-Somme-Verle le premier détachement de cavaliers prévu par le marquis de Bouillé, détachement commandé par le duc de Choiseul. Mais, une fois de plus, Louis apprécie mal la situation. A un relais de poste, on ne peut l'empêcher de descendre de la voiture, de bavarder, paternellement, avec les badauds et les mendiants. /L'idée ne lui vient pas que, parmi les curieux, il peut se trouver des espions. On repart sans se hâter. A vrai dire, les postillons se montrent peu disposés à fouetter les chevaux. Le soleil s'est levé. La journée s'annonce chaude. Dans la berline, on se restaure copieusement ; Fersen a placé lui-même les provisions : des pâtés, des poulets froids, des bouteilles d'eau et de champagne ; il connaît l'appétit de M. Durand ! Toutefois, au relais suivant, Mme Rochet demande un bouillon pour les deux enfants de la baronne de Korff. Le maitre de poste l'ayant reconnue ne veut pas d'argent. Elle lui fait cadeau d'une tasse d'argent, étrange initiative de la part d'une gouvernante ! Après Nintré, une partie de l'attelage s'abat et les traits se rompent. Un peu plus loin, l'accident — fort suspect — se reproduit. On arrive à Châlons avec une heure de retard. Un cavalier a rasé la berline, crié au passage :
— Vos mesures sont mal prises, vous serez arrêtés...
Car le départ de la famille royale est un secret de polichinelle, ce dont M. Durand ne se doute pas. A chaque relais, lui et la reine ont été reconnus, au grand émoi des patriotes : pour eux ce voyage est une trahison ! On peut même se demander si la sortie de Paris n'a pas été tolérée, soit que certains responsables eussent estimé que le départ du roi était le seul moyen d'échapper à l'anarchie, soit au contraire une occasion décisive d'annuler son prestige. Malgré les précautions de Fersen, trop de gens étaient informés ; à Bruxelles, il n'était bruit que de la fuite de Louis. Autre point très obscur : le comportement du coiffeur Léonard, tête sans cervelle ou agent des factieux. A Pont-de-Somme, les soldats sont absents ; au relais suivant, qui est Orbeval, toujours rien. Les passagers de la beiline commencent à s'inquiéter. Pourquoi les dragons de Choiseul ne sont-ils pas au rendez-vous ? Louis XVI hésite, comme d'habitude ; son optimisme est retombé. La reine décide de pousser jusqu'à Sainte-Ménehould. Elle compte trouver les dragons de Damas et les hussards de Goguelat. A Sainte-Ménehould, il n'y a que M. d'Andouins, commandant des dragons. Ses hommes, fatigués d'attendre, se sont dispersés dans les cabarets. Goguelat et ses hussards se sont égarés ; ils ont néanmoins rencontré Léonard qui leur a déclaré, qu'il y avait contrordre. Pendant que l'on change les chevaux, Drouet, le maître de poste, observe ces étranges voyageurs. Il note que d'Andouins reste au garde à vous pendant son entretien avec M. Durand, attitude pour le moins bizarre. Lorsque la berline démarre, il recommande aux postillons de ménager les chevaux et demande quelle route on va prendre. L'un des gardes du corps répond :
— Route de Metz.
Réponse ambiguë, car cette route forme une fourchette à Clermont-en-Argonne ; l'une de ses branches conduit à Montmédy par Varennes ; l'autre à Metz par Verdun.
La voiture est à peine partie que les patriotes s'assemblent. Innocemment, Drouet demande si le gros bourgeois ne serait pas Louis XVI. D'Andouins fait sonner le boute-selle, mais ses dragons sont ivres et fraternisent avec la foule. On arrête un capitaine et un lieutenant. Drouet saute à cheval et, en compagnie d'un certain Guillaume La Hure, fonce vers Clermont. Il arrive trop tard. La berline est déjà partie. Elle est à nouveau sans escorte. Les hussards de Damas sont si peu sûrs que celui-ci préfère renoncer et se contente d'envoyer une estafette à Bouillé. Drouet rencontre alors ses postillons, qui ramènent leurs chevaux à Sainte-Ménehould. Ils ont entendu l'ordre donné au cocher de prendre la route de Varennes. Drouet s'apprêtait à prendre celle de Verdun. C'est un mauvais coup du destin, la malchance poursuivant le pauvre Louis ! Drouet et Guillaume prennent des chemins de traverse. Ils arrivent à Varennes avant la berline. Désormais tout est perdu, à moins d'un miracle.
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Le roi gagne et perd