Le serment du jeu de Paume
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entrée des députés dans le jeu de Paume
Le ministère et le roi, pressés par la noblesse, inquiets des progrès réalisés par le Tiers Etat, désireux de stopper la marche en avant de celui-ci, décidèrent la tenue d'une séance royale, qui, remettant les pendules à l'heure, casserait les décrets rendus par l'Assemblée et immobiliserait chacun à sa place. En attendant que tout fût prêt pour ce jour solennel, on convint de priver l'Assemblée des moyens de délibérer, de prendre de nouveaux arrêtés et d'empêcher la majorité du clergé, prête à se réunir, de rejoindre les députés du Tiers Etat. On évitait ainsi que l'Assemblée ne prît une vigueur nouvelle et qu'elle ne pût définir une stratégie pour répondre à la violence de la séance royale. Le samedi 20 juin au matin, des placards annonçant la séance royale pour le lundi et la suspension des assemblées des trois ordres furent affichés dans Versailles. Des gardes-françaises furent disposés aux portes de la salle des Etats, où les ouvriers commencèrent des travaux d'aménagement. Le président de l'Assemblée ne fut averti que tardivement, après que la nouvelle se fut largement répandue, par un simple billet du grand maître des cérémonies, le marquis de Brézé, et cette désinvolture, inadaptée à la majesté d'une Assemblée qui se proclamait nationale et qui était, en effet, l'élue de la nation, accrut le dépit des députés.
serment du jeu de paume
Martin d'Auch au serment du jeu de paume
Aussitôt la cérémonie commença. Bailly, président, prononça le serment le premier, puis les secrétaires, puis les députés. La foule, pressée devant le Jeu de Paume, pouvait suivre chacun des épisodes de la séance et, lorsque la voix de Bailly retentit, prononçant les paroles solennelles, ce ne fut qu'un cri : « Vive l'Assemblée ! Vive le roi ! » On ne séparait donc pas la volonté du roi de celle des députés, et, si l'Assemblée prenait des précautions contre les violences qu'on pourrait suggérer à Louis XVI et assurait sa sauvegarde, elle ne prétendait pas annuler l'autorité légitime du roi. C'était bien là l'intention profonde des députés, et les spectateurs le comprirent ainsi. Il devenait désormais évident que l'Assemblée ne reculerait plus et saurait, quoi qu'il advînt, résister à toute tentative d'intimidation. Le serment prêté, on voulut qu'il en restât une trace concrète, visible, écrite. Chaque député, dans l'ordre des bailliages, dut signer de son nom. Tous se prêtèrent de bonne grâce à cette formalité essentielle. Tous ? Eh bien, non ! Il y eut une fausse note, une seule, mais il était si important que l'Assemblée parût unanime qu'une seule défection fit l'effet d'une bombe.
Un député, Martin d'Auch, ajouta à sa signature le mot « opposant ». Cet homme, pourtant discret, ne se départit pas d'une résistance opiniâtre à toutes les exhortations. On lui fit sentir toute la valeur d'un refus, qui était un désaveu de la décision de ses collègues. Mais il se tint à son parti, l'expliquant par sa fidélité au principe qui, selon lui, exigeait que le roi donnât son consentement à tous les arrêtés de l'Assemblée. Il ne partageait pas, ici, les sentiments de la majorité, qui estimait que, pour certains actes, l'Assemblée était souveraine et n'avait pas besoin de la sanction du roi. Devant son obstination, le ton monta. Martin fut injurié, hué et, selon un témoin, qui dramatise peut-être un peu, fut menacé et échappa de justesse au poignard. Que faire, cependant ? Le mot « opposant » était bien là, sur le registre, comme une accusation. Le rayer ? Ou le conserver comme la « preuve de la liberté des opinions » ? On se rallia à cette dernière solution, qui, en dépit de son apparent libéralisme, laisse un peu rêveur.
Les esprits s'échauffaient mais la proposition de Mounier de lier les députés par une serment solennel provoqua l'enthousiasme et l'on rédigea en toute hâte le texte de l'arrêté qui fixait la prestation du serment : « L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la Constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie rien ne peut empêcher qu'elle continue ses délibérations, dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin partout où ses membres sont réunis, là est l'Assemblée nationale, arrête que tous les membres de cette Assemblée prêteront à l'instant serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la Constitution soit établie et affermie sur des fondements solides ; et que, ledit serment étant prêté, tous les membres, et chacun d'eux en particulier, confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable. »
Le président et les deux secrétaires décidèrent de tenir pour nul l'avis si légèrement donné et de tenir séance comme il avait été prévu, à 8 heures. Mais, lorsqu'ils se présentèrent devant la grille où, déjà, de nombreux députés s'étaient réunis, les sentinelles leur barrèrent le passage ; cependant, Bailly et les secrétaires furent autorisés à entrer pour retirer leurs papiers par l'officier de service, qui menaça d'employer la force si les députés tentaient de les suivre. Le président calma l'ardeur des plus impétueux et l'Assemblée, exposée à la fine pluie qui tombait alors, décida de se réunir en un autre lieu pour délibérer. Trouver un local à même d'accueillir quelque 600 députés n'était pas chose facile, d'autant qu'il fallait faire vite. Les esprits les plus radicaux parlaient déjà de quitter Versailles, de se rendre à Paris, où, sous la protection du peuple, l'Assemblée pouvait se réunir en toute liberté. Cette solution, si elle l'avait emporté, aurait créé l'irréparable : les députés se séparaient du roi, devenaient révolutionnaires, entraient dans l'illégalité. Les modérés, Mounier en tête, se rallièrent donc avec empressement à la proposition de Guillotin de se rendre au Jeu de paume, rue du Vieux-Versailles ; marchant en tête, Bailly conduisit le cortège, suivi et acclamé par une foule populaire, qui approuvait, avec force grondements et vivats, la détermination des députés. Le maître du Jeu de paume, grande salle aux murs dénudés et dépourvue de mobilier, les accueillit volontiers, leur fournit quelques bancs et une table.
L'Assemblée venait donc de remporter une victoire : on avait voulu l'empêcher de se réunir, et elle était là, dans une salle certes sans dignité, mais prête à délibérer.
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