Le discours de Necker
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Le discours de Necker
Ce discours, qui fut probablement le plus catastrophique de toute l'histoire de France, reflète assez bien les préoccupations et le caractère de l'auteur. Le texte est verbeux, interminable, accablant d'ennui. Pédagogue manqué, Necker fait pour ses auditeurs une leçon d'économie politique, qu'il combine à un cours de géographie fiscale. Cela dure trois heures ! Et Necker, dont l'accent rappelle son origine genevoise, après en avoir demandé l'autorisation non pas au roi mais au Tiers, abandonnera la lecture de son ineffable exposé à l'un de ses commis, Brous-sonnet.
Son texte n'est pourtant pas entièrement sans valeur. N'incite-t-il pas sagement les députés à ne pas supposer que a l'avenir puisse être sans connexion avec le passé » ? Après leur avoir rappelé qu'il n'y a pas de solution de facilité, Necker fait l'éloge simultané des Lumières et de la « Grande Nation » (« Découvertes majestueuses dans les sciences, brillant éclat dans les lettres, ingénieuses inventions dans les arts, hardies entreprises dans le commerce ; elle [la France( a tout fait, elle a tout obtenu... »). Necker glisse même dans son discours un généreux appel à la suppression de la traite des Noirs, ce qui lui vaudra d'être remercié, le 6 juin, par un autre banquier genevois, Clavière, futur ministre girondin des finances et actuellement président de la Société des amis des Noirs, dont La Fayette et Brissot font aussi partie.
Mais la fatale erreur de son discours est de ne faire aucune recommandation positive sur ce que doivent décider les élus. Tout est à refaire, pense-t-il : finances, lois civiles et criminelles, carte administrative de la France. Une nouvelle époque de l'histoire est ouverte. Mais comme il refuse simultanément d'arbitrer le problème critique de la séparation des ordres, cette pomme de discorde ruine tous ses plans. Quel sera la forme du gouvernement de la France ? Necker n'en dit mot. Tacitement, ce premier ministre — il en a la fonction, même si, protestant, il n'en a pas le titre — transmet le pouvoir souverain à des députés qui n'en demandaient pas tant, mais sans pour autant leur tracer une voie acceptable, également par le monarque, les princes de l'Eglise, la petite noblesse, et tous les nostalgiques du passé. Gouverner, c'est prévoir, dit-on ; Necker a précisément prévu de ne rien prévoir.
Toute l'histoire des Etats tourne autour de ce vide. On peut s'interroger sur cette étonnante démission. Le roi est loin d'être inintelligent, et, contrairement à ce que l'on pense déjà à l'époque, Louis comprendra parfaitement, et à tout moment, la nature des enjeux et le besoin pressant de refondre le régime politique. Sincèrement religieux, il est ferme dans ses résolutions, une fois prises. Mais il est extrêmement pénible pour cet homme si peu sûr de lui, ni guerrier ni père de famille exemplaire, de se décider à temps.
Louis, si populaire pourtant, est au plan privé un père, un frère, un mari mal aimé, et souvent malheureux. Son fils aîné agonise (il meurt le 4 juin). Sa fille Sophie est morte l'année précédente. Disgracieux, l'ancien duc de Bourgogne ne doit sa place qu'à la mort de son frère aîné, plus brillant que lui, comme le sont également ses cadets. Toute l'Europe se gausse de son manque d'entrain amoureux, et ce ne sera que dans le malheur qu'il obtiendra, enfin, l'estime de sa femme. De tous les hommes d'Etat de la Révolution qui auront la force à leur disposition de La Fayette à Barnave et sans oublier Robespierre — Louis est le seul qui refusera de tuer ou de faire tirer sur la foule. Mais cette qualité humaine, cette résignation a pour contrepartie un grave déficit politique.
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