La pauvreté, seul vice qui déshonore
rideau
noblesse-1789
Ce qui suscite l'animosité à l'égard de ces nouveaux privilégiés, dans le peuple comme dans la noblesse pauvre, c'est moins l'énormité de leur fortune ou la manière ostentatoire dont ils en jouissent que l'apparente facilité avec laquelle ils l'ont faite. On les a connus laquais, petits commis, fournisseurs ; on les a vus s'enrichir en signant et en manipulant des papiers ; on les retrouve, eux ou leurs fils, beau-père d'un duc, gendre d'un prince, alliés à nombre de grands seigneurs pour qui la pauvreté est le seul vice qui déshonore.
Ces réussites spectaculaires, couronnées par l'achat des plus hautes charges de cour, donnent le vertige aux envieux, aux malchanceux, à tous ceux pour qui les ressources du commerce ou de la banque sont interdites sous peine de déroger. Au début du siècle, Saint-Simon en gémissait ; en 1781, le bailli Mirabeau écrit « Je vois que la noblesse s'avilit et se perd ; elle s'étend sur tous les enfants de sangsues, sur la truandaille de finance, introduite par la Pompadour, sortie elle-même de ces immondices. »
Il y a donc, au sein de la noblesse, un grand malaise, dû au clivage entre noblesse de souche, provinciale appauvrie, et noblesse de cour, acoquinée avec la finance. L'argent trace entre elles une ligne de démarcation presque infranchissable. En revanche, il y a collusion, de plus en plus étroite, entre cette haute noblesse et la grande finance, non seulement par tant d'alliances profitables, mais aussi par une manière commune de vivre, de dépenser et, parfois même, de penser.
Dénoncé par la plupart des économistes du siècle, et en dernier lieu par Necker, le conflit entre riches et pauvres a fait de la noblesse, d'ordre homogène qu'elle était, « un autre peuple », comme le dit Saint-Simon, au sein duquel les classes s'affrontent. Dans ses cahiers, la noblesse provinciale exprime son immense amertume et va même jusqu'à réclamer, pour la distinguer de ces parvenus qui ont tout envahi, une marque distinctive honorifique, comme une croix pour les hommes et un ruban pour les femmes. Les nobles du Périgord rappellent que l'égalité doit régner dans la noblesse, que celle-ci ne doit pas être divisée en classes. Celle d'Annonay déplore que ses prérogatives, désormais liées à des charges vénales, l'exposent « à recevoir dans son sein des membres n'ayant d'autres considérations qu'une fortune dont la source était souvent impure ». Un peu partout, la vénalité des charges anoblissantes est regardée comme « une occasion ouverte à mille gens sans lumières, sans science, sans talents, sans probité de parvenir à des offices dont dépendent les biens, l'honneur et la vie des citoyens ». La noblesse va même jusqu'à demander que les magistrats soient élus.
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La crise de la noblesse