Les insoumis...
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conscrit sous napoleon

Comme on peut l'imaginer, la conscription n'est pas populaire : elle arrache à leur métier ou à leur terre des jeunes gens dans la fleur de l'âge pour les envoyer sur les champs de bataille de l'Europe. Il existe, fort heureusement, trois moyens légaux d'échapper à la conscription : le remplacement, la marine ou... le mariage !
Nous verrons un peu plus loin les conditions dans lesquelles un conscrit pouvait se faire remplacer. Une autre possibilité d'échapper au service militaire terrestre consiste à s'engager dans la marine; cette arme est principalement « fournie » par les départements côtiers dits « de l'inscription maritime ». Cela dit, le service dans la « Royale » est loin d'être de tout repos et nos marins devront souvent se frotter à la flotte anglaise qui n'était pas de petite réputation.
Le moyen le plus sûr et le moins dangereux reste, bien entendu, le mariage, à condition qu'il ait eu lieu avant la publication de l'appel de la classe; ce système fera de nombreux adeptes à la fin de l'Empire où des dames d'un âge mûr prendront pour époux des jeunes gens de moins de vingt ans.

Quant aux moyens illégaux d'échapper à la conscription, ils sont multiples, mais, la plupart du temps, ils présentent l'inconvénient d'obliger ceux qui les utilisent à porter atteinte à leur intégrité physique
L'un des moyens les plus classiques consiste se carier les dents avec de l'acide ou de l'encens, voire à se faire arracher tout ou partie de la dentition : à une époque où les soldats déchirent les cartouches en papier avec les dents, le mauvais état ou l'absence de ces dernières est en effet un motif de réforme. Autre « technique » classique, se mutiler volontairement la main, généralement en se coupant l'index, ce qui empêche de tirer au fusil. Certains provoquent des plaies diverses qu'ils « entretiennent » avec des poudres d'arsenic. D'autres savent provoquer des écoulements continuels de salives. D'autres encore absorbent des drogues qui provoquent des incontinences d'urine ou appliquent « sur les parties de la génération » des caustiques violents ou des cataplasmes d'herbes, achetés au sorcier du village, qui font que « le membre est comme rompu ». On peut également prétendre souffrir de rhumatismes incurables ou bien d'asthme.
Toutes ces pratiques tombent sous le coup de la loi : tout conscrit convaincu de s'être volontairement mutilé est tenu de se faire remplacer à ses frais ou de payer une amende double de celle à laquelle il eût été tenu. Le 12 mars 1806, un décret fut promulgué qui prévoyait que les conscrits mutilés seraient formés en compagnies de pionniers où ils devraient travailler pendant cinq ans.

recrues de la grande armee
Certains préférèrent tout endurer afin de rester au pays. Voici un exemple parmi des milliers : Romain Bisson, natif d'Etretat, ayant tiré un mauvais numéro, résolut, avec l'aide de sa famille, de se cacher. Il se dissimula dans une des grottes de la falaise. Il y vécut plusieurs mois approvisionné par son père qui descendait dans un panier attaché à une corde nourriture, vêtement et bois de chauffage. La lumière projetée au loin par les feux qu'il allumait pour se réchauffer finit par attirer l'attention des marins. Leurs femmes évoquèrent le Malin : nul doute, c'était Satan lui-même qui logeait là, à proximité ! Le curé, interrogé, alerta les gendarmes. Ceux-ci cherchèrent à descendre jusqu'à la caverne ou à escalader la paroi. Romain les accueillit à coups de pierres. Le sous-préfet, informé, s'entremit avec le chef de division et une petite armée partit en expédition. Profitant de la nuit, Romain plongea dans la mer à marée haute. On trouva ses vêtements rejetés par les vagues sur la côte. On conclut à la mort de l'insoumis. Les années passèrent et Romain revint au pays. Où, de qui avait-il reçu cette « mélancolie » qui maintenant le tenaillait ? On ne savait. Un jour, il se suicida en se jetant du haut de la falaise qui avait été son refuge...

II n'y eut pas que les familles pour aider l'insoumis. Souvent, tous les habitants d'un village se rassemblaient pour dissimuler aux forces de l'ordre leur ami, leur client ou leur voisin. Les gendarmes étaient-ils annoncés qu'on s'empressait de faire fuir l'insoumis dans les bois. L'enquête menée par la maréchaussée
tournait court, chacun respectant la loi du silence. Çà et là, quand il arrivait que le réfractaire fût capturé, ses amis tendaient une embuscade pour le libérer. Les autorités ripostèrent, comme au temps jadis, par l'établissement de garnisaires et de colonnes mobiles. Celles-ci sillonnaient la campagne à la recherche des fuyards et commettaient parfois maintes déprédations.
C'était encore pire avec les garnisaires qui, installés à demeure dans le village, contraignaient la famille et ses alliés à dénoncer la cache de l'insoumis. On devait contribuer non seulement à leur logement, mais aussi à leurs frais. Un officier coûtait 3,50 francs, un sous-officier 2,25, un homme de troupe, 1,75 franc par jour. La gêne ressentie conduisait bientôt la famille à conseiller au conscrit de rejoindre l'armée. Celui-ci s'y résignait d'autant plus qu'autour de lui les liens de solidarité se défaisaient : les voisins le rendaient finalement responsable de la présence moins qu'amène de la soldatesque.

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