Dans Antioche, les croisés assiégés ...
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la prise d'Antiovhe par les croises
La date de l'opération fixée, on décida d'une habile manoeuvre pour tromper les Turcs : afin de donner le change, deux détachements firent mine de quitter le camp, l'un en direction de Jérusalem, l'autre de l'Oronte. À l'heure dite, une corde tomba d'une fenêtre de la tour des Deux-Soeurs, au milieu de la nuit, tandis que les deux détachements revenaient sur leurs pas. Armé de pied en cap, un premier groupe s'installa dans la tour puis se répandit sur les remparts pour éliminer les gardes. L'alerte donnée à sons de trompe, des lumières de torches et des cris éclatèrent de toutes parts.
La puanteur est partout présente. On a beau s'enfermer entre quatre murs ou au fond d'une cave, elle est là et vous harcèle. On tente de la fuir en se réfugiant dans les jardins ; elle vous retrouve et vous souffle au visage son haleine de pestilence. Le premier soin du prince Bohémond et du comte de Saint-Gilles a été de faire évacuer les cadavres, mais ils sont des milliers et des milliers que l'on trouve partout, décapités, démembrés, éviscérés, dans les rues, les maisons, les jardins, jusque dans les mosquées. On les entasse et on les jette à pleines charretées dans l'Oronte. Ce sont non seulement des soldats, mais aussi des boutiquiers, des religieux, des eunuques et des femmes...
La nuit, on se réveille en sursaut avec ce même goût de mort au fond de la gorge. On allume la chandelle, on parcourt la maison et le jardin sans trouver le moindre corps en putréfaction, et pourtant l'odeur est là, si épaisse qu'on pourrait presque la pétrir entre ses mains.
L'euphorie de la victoire et l'ivresse du massacre ont été de courte durée. Une menace persiste, confirmée par les éclaireurs qui reviennent terrorisés de leur mission : les Turcs ont regroupé toutes leurs forces à Harim ; ils sont plus de cent mille, prêts à monter en selle et à fondre comme un ouragan sur Antioche. Cette horde a comme chef le puissant atabeg de Mossoul, Kurbuqa, l'un des grands personnages du califat de Bagdad. L'échec subi à Édesse devant Baudouin lui est resté en travers de la gorge ; il savoure déjà sa revanche : faire une héca­tombe de cette chiennerie d'infidèles. Combien sont-ils, ces étrangers ? quelques milliers de chevaliers, moins de mille chevaux, de la piétaille mal armée. Ils ne pèseront guère face aux terribles escadrons de Kurbuqa.
La multitude qui s'avançait était si impressionnante que les déserteurs furent nombreux. Étienne de Blois se sentit à nouveau malade et quitta précipitamment la ville, accompagné de Guillaume de Grandmesnil. Il déclara que, puisqu'il ne pouvait être utile à Antioche, mieux valait qu'il partît chercher des renforts en Cilicie. Ce n'était là qu'une défaillance ; il la transforma en trahison. Il atteignit Alexandrette et de là Philomélion. Alexis Comnène se trouvait dans cette ville avec son armée. Il s'apprêtait à marcher sur Antioche. Etienne de Blois lui dit qu'il était trop tard, que la ville était déjà prise et la croisade anéantie. Le basileus le crut et rebroussa chemin. Il perdait une occasion unique de récupérer Antioche au détriment de Bohémond et de faire valoir les droits de l'Empire sur la Syrie. Guillaume de Tyr souligne la lâcheté d'Étienne de Blois, mais ajoute que ce fut "oeuvre de Dame Dieu", car l'empereur eût bien mal récompensé les croisés de leur peine.
les croises assieges dans Antioche
A Antioche, la situation était quasi désespérée. La famine et la démoralisation régnaient. Kourbouqa bloquait entièrement la ville. Il crut pouvoir y entrer par la citadelle, mais ses tentatives échouèrent : les croisés élevèrent des barricades pour barrer les rues, fer­mer tous les passages. Attaqués au-dedans et au-dehors, ils avaient fort à faire. Bohémond, dont l'étendard flottait sur les tours, veillait à tout, se démenait, nuit et jour ! Il inspectait les postes de garde, les sentinelles veillant aux créneaux, secouait et houspillait les somnolents : il est dur de veiller quand on a le ventre creux ! Les croisés n'avaient trouvé que peu de vivres dans les maisons. L'émir Siyân avait rationné les grains dans les dernières semaines. La disette se changeait en famine et plus d'un, même parmi les plus braves et les plus zélés, se prenaient à regretter de n'avoir pas suivi Étienne de Blois. On avait appris sa trahison. On maudissait Alexis Comnène. L'atabeg de Mossoul n'ignorait pas non plus le départ des Byzantins et s'en réjouissait, un peu trop vite ! Il se voyait déjà reconquérant l'Anatolie. Sa morgue irritait ses alliés et jusqu'à ses propres vassaux. Il n'écoutait aucun conseil.
Une nuit, il s'en fallut de peu que la tour des Deux-Soeurs (l'un des principaux ouvrages défensifs) ne fût reprise par les Turcs. C'était en vain que Bohémond battait les rues. Se résignant à leur sort, les croisés se reposaient dans les maisons au lieu d'être à leur poste.
Lors d'une attaque des Turcs, Bohémond fit mettre le feu à plusieurs quartiers pour obliger les soldats à sortir et à courir au rempart. Par ce moyen, l'assaut fut repoussé.
Nombre de croisés cherchaient à fuir nuitamment, au risque d'être égorgés ou capturés. Adhémar de Monteil menaça les fuyards du déshonneur et de l'enfer. Peine perdue ! Il fallait un événement extraordinaire, imprévu, imprévisible, pour sortir l'armée de cette langueur mortelle.
Il se produisit. Un pauvre pèlerin nommé Pierre Barthélemy, originaire de Provence, eut un songe prémonitoire. Il vit saint André qui lui révéla l'endroit où l'on avait caché la lance avec laquelle le centurion avait percé le flanc du Christ : et c'était sous es dalles de l'église Saint-Pierre d'Antioche. Il en informa le légat et le comte de Toulouse. Sur le moment, ils crurent à demi ce pauvre visionnaire. Et, surtout, ils n'aperçurent pas l'effet que l'invention de cette relique produirait sur l'armée. Puis ils se ravisèrent et, devant l'insistance de Pierre Barthélemy, réunirent quelques témoins dignes de foi et se rendirent à l'église Saint-Pierre. On souleva les dalles et l'on creusa une fosse. Ce fut Barthélemy lui-même qui, en chemise, dégagea la lance dont la pointe sortait de la terre. Cela se passait le 14 juin...
La découverte de la sainte Lance suscita l'allégresse générale, un regain de ferveur et d'espérance. Bohémond comprit que c'était l'occasion ou jamais de passer à l'offensive. Il avait discerné un flottement dans l'armée turque. De fait, le roi de Damas, redoutant quelque perfidie de la part de son frère, le roi d'Alep, avait quitté Kourbouqa, entraînant la défection de l'émir de Homs. Plusieurs autres émirs les avaient imités. L'atabeg, avec son orgueil insupportable, les avait humiliés. L'armée perse se désagrégeait de jour en jour et, à l'inverse des croisés, perdait le moral. Il était cependant téméraire, sinon même insensé, que de songer à l'attaquer. Ce fut pourtant ce que décida Bohémond.
Ce matin du 28 juin, fête du patron de la ville, saint Pierre, Antioche est dans les transes. Déployée le long des remparts, l'immense armée de Kurbuqa retentit du vacarme des tambours et des buccines. Les occupants de la citadelle ont arboré le drapeau noir, signe que la garnison est sur pied de guerre. Dans la ville, femmes et enfants dressent des barricades et creusent des fossés. Lorsque les portes s'ouvrent sur l'armée chrétienne qui défile dans un silence pesant, une pluie aigre tombe de la montagne.
Dieu aide ! on allait se jeter dans la mêlée avec la foi au coeur et la rage au ventre. On avait servi aux chevaux ce qui restait d'avoine pour leur donner du jarret. La pluie traversée de vagues de soleil faisait luire les casques coniques à nasal, les plates, les cottes de mailles et les pointes des lances. Des invocations reprises en choeur montaient des rangs des chevaliers et de la horde des gens de pied, auxquelles faisaient écho les voci­férations et les musiques tonitruantes des Turcs.
Kourbouqane tarda pas à comprendre qu'il avait trop tardé à se porter à la tête de son armée dont les avant-gardes touchaient au cimetière musulman, face aux croisés déployés sur la rive de l'Oronte. Il décida d'attaquer par un mouvement tournant. Cette stratégie ne prit pas de court le prince Bohémond ; une colonne partit en trombe et arriva à point nommé pour faire barrage à la vague d'assaut des Turcs. Elle parvint sans trop de pertes à les disperser.
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