Un froid glacial à Versailles
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nobles à versailles

Il faut bien dire que ce splendide Versailles, qui nous apparaît si somptueusement imposant, manquait absolument de « confortable ». Dès les premières fraîcheurs de l'automne, le château était inhabitable. Louis XIV, très endurci et si peu soucieux de ses aises qu'il couchait dans un lit infesté de punaises, ne supportait pas qu'on grelottât ; mais les simples mortels n'avaient pas son endurance : des courants d'air homicides soufflaient dans l'immense palais de glaces et de marbres, toutes portes béantes.
C'est alors qu'on vit apparaître les chauffe-mains, les chauffe-pieds, les calottes, les paravents monumentaux, accessoires qui, sans déroger à l'étiquette, protégeaient quelque peu contre les frimas.

versailles sous Louis XIV

Dans leur particulier, les habitants du château tentaient de se réchauffer de leur mieux : la marquise de Rambouillet cousait sur son corps une peau d'ours ; la maréchale de Luxembourg passait tout l'hiver dans sa chaise à porteurs en société de nombreuses chaufferettes ; une autre, au risque d'être rôtie, s'enfouissait dans un tonneau posé sur une bassinoire brasillante, suivant en cela l'exemple du médecin Charles Delorme qui couchait sur un four en briques, se couvrait la tête de huit bonnets et garnissait ses jambes d'autant de paires de bas auxquels il ajoutait des bottes fourrées de peaux de mouton.
Cela n'empêchait pas les sauces de geler dans les plats sur la table royale ; les carafes ne contenaient que des glaçons, et la neige qui s'engouffrait dans les larges cheminées y retombait en pluie et éteignait les flammes. Louis XV avait si froid dans son lit que, bien avant qu'il fit jour, il se réfugiait dans son cabinet, échafaudait les bûches et soufflait sur les braises.
— Lorsque je me lève, disait-il, avant qu'on soit entré, j'allume mon feu et je n'ai besoin d'appeler personne ; il faut laisser dormir ces pauvres gens : je les en empêche assez souvent.

Comment lutter contre une telle calamité ? On cherchait le remède sans aboutir à aucun résultat pratique. L'un de ces nombreux inventeurs avait bien proposé, dès le XVIIe siècle, l'emploi d'une machine « propre à donner de la chaleur dans les appartements de Sa Majesté, en y introduisant, préalablement chauffé, le grand air du dehors incessamment renouvelé et purifié de toute sorte de mauvaise qualité » (sic) ; il ajoutait que l'emploi de ce procédé serait plus justifié à Versailles que partout ailleurs, « car l'air extraordinairement froid qu'on y respire est d'autant plus nuisible qu'il est renfermé et contient en lui toutes les odeurs méphitiques et les haleines d'un nombre infini de personnes ». C'était le principe de nos calorifères ; par malheur, l'ingénieux précurseur prétendait établir ses chaudières sur le toit du palais, et doutait lui-même que l'air chaud consentit à descendre de si haut jusqu'aux appartements du roi. Le projet fut donc abandonné, et la cour de Versailles dut se résigner, non seulement à grelotter, mais à vivre durant tout l'hiver dans un brouillard de fumée si dense et si tenace qu'on ne distinguait rien que de vagues ombres quand on circulait, aux jours d'affluence, dans les galeries, les salons et les antichambres, imprégnés d'une âcre odeur de suie qui persistait jusqu'au plus fort de l'été. Les cheminées, en effet, « tiraient » mal, et les architectes s'évertuaient, sans y parvenir, à triompher de cet inconvénient : il eût fallu tout démolir, refaire les murs, et l'on se refusait à gâter l'admirable décor créé par les artistes du grand roi.
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L'envers de la splendeur